Gino Blandin

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Articles de presse

Saint Ménelé et Nantilly


(Cet article est paru dans le bulletin de la Société des Lettres, Sciences & Arts du Saumurois n° 155 de janvier 2006)


Dans le bulletin spécial sur Notre-Dame de Nantilly publié par la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois en 1991, personne ne mentionne le nom de saint Ménelé. Dans les deux chapitres consacrés à l'étymologie du toponyme Nantilly, les auteurs ne semblent pas avoir eu connaissance de ce personnage dans la vie duquel, il est pourtant question de Nantilly de Saumur.


Ménelé, il est vrai, n'est pas un saint très connu de nos jours. On le rencontre rarement dans les églises. Pour le reconnaître, au pied de sa statue est généralement représenté un lapin. Il existe toutefois des documents qui racontent sa légende. Au XIIe siècle, par exemple, le sacristain Bernard du prieuré de Souvigny dans l'Allier a commandé outre la célèbre " Bible de Souvigny ", un recueil des vies de saint Martin, saint Mayeul et saint Ménélé.


Ménelé est un saint d'origine sarthoise. On le fait naître vers l'an 654 à Précigné, un village situé à une dizaine de kilomètres au sud de Sablé-sur-Sarthe. Nous sommes en pleine période mérovingienne, sous le règne de Clovis II, fils du fameux roi Dagobert de la chanson.


Son père s'appelle Amanulfe, c'est un seigneur qui possède un domaine aux Parillés à trois kilomètres du village, au sud-ouest. Amanulfe a pour épouse Docule. Outre Ménelé, ils ont aussi une fille qui s'appelle Bocule.


D'après la légende, dès son plus jeune âge Ménelé s'avère être un garçon exceptionnel. Il est capable de faire des miracles. Nous citerons celui qui lui vaut d'être représenté avec un petit lapin. Un seigneur qui habitait à Précigné, au lieu-dit la Bellangerie, se plaignait des dégâts causés par les lapins des bois et des garennes des Parillés. Amanulfe demanda à Ménelé de traiter le problème. Celui-ci se rendit dans les bois et, après moult prières, ordonna aux lapins de sortir de leur terrier et de le suivre. Aussitôt, les conils répondirent tous à son appel et le suivirent. Il les amena devant le sire de la Bellangerie. L'histoire ne dit pas ce qu'il en advint.


Les parents de Ménelé l'avaient fiancé dès l'enfance à la fille d'un puissant seigneur nommé Baronte, fils de Béralde duc d'Aquitaine. Il habitait une villa appelée villa Nantiniaca, c'est-à-dire Nantilly, Nantilly de Saumur. Ce seigneur se réjouissait à la perspective de voir Ménelé épouser sa fille Sense. Mais le garçon avait l'intention de consacrer sa vie à Dieu, non d'épouser sa promise.


La veille du mariage, avec la complicité de deux domestiques, Ménélé prit le large. Il quitta la région et chevaucha à travers monts et vallées vers l'Est. Il arriva en Auvergne où il trouva refuge au monastère de Carméry, à quatre lieues du Puy-en-Velay. Il y resta sept ans puis il entreprit de reconstruire le monastère de Menat qui avait été saccagé en 595.


Sa renommée retentit bientôt jusqu'en Anjou et arriva jusqu'aux oreilles de Docule, sa mère, qui vivait encore. Amanulfe, son père, était mort. Docule, accompagnée de sa fille Bocule et de Sense, l'ancienne promise de Ménelé, décida de se rendre en Auvergne afin d'y revoir son fils. Quand les trois femmes rencontrèrent Ménelé, elles furent subjuguées par ce qu'il était devenu et décidèrent chacune d'entrer en religion : elles prirent toutes trois le voile. Il leur fit construire une maison à une lieue de son monastère qui prit le nom de Notre-Dame-de-Lisseule.


Le seigneur Baronte, de son côté, n'avait sans doute pas digéré l'affront que lui avait infligé Ménelé en refusant sa fille. Quand il apprit que celle-ci était devenue religieuse en Auvergne, il rassembla 210 soldats et prit à son tour le chemin de Menat. Arrivé sur les lieux, il se heurta à Ménelé, tira son épée dans le but de le trucider quand, comme Saul terrassé sur le chemin de Damas, sa main faiblit et ses yeux furent soudain privés de lumière. Il était devenu aveugle. Il implora le pardon de Ménelé qui par ses prières obtint sa guérison. Baronte pour expier son geste fera des dons à l'abbaye de Menat.


Ménelé, devenu abbé, administrera sagement son monastère pendant de longues années avant de rendre son âme à Dieu le 22 juillet 720.


Voilà rapidement retracée la légende de ce saint personnage.


Notes :


Le monastère de Menat existe toujours. Située près de la vallée de la Sioule, à 50 km de Clermont-Ferrand et 42 km de Montluçon, l'abbaye Saint-Sauveur-Notre-Dame-Saint-Martin de Menat dans le Puy-de-Dôme est considérée comme un des plus anciens monastères d'Auvergne. Sa fondation remonte vraisemblablement à 480, sous le règne de Clovis. Ménelé y vint entre 685 et 690, il reconstruisit les bâtiments qui avaient été ruinés au cours des guerres de succession de Clotaire 1er. Il y instaura la règle de saint Benoît.


Un chapiteau de l'abbatiale de Menat, aujourd'hui déposé, représente saint Ménelé refusant la fiancée qu'on lui proposait et venant se placer sous la protection de l'abbé de Menat.


Il convient également de signaler qu'on rend toujours un culte à saint Ménelé à Précigné. Une chapelle se dresse au milieu des champs près du lieu-dit les Parillés. Visiblement, elle présente deux parties d'époques différentes. La plus ancienne serait du XIIIe siècle et la plus récente du XVIIIe siècle. Cette seconde partie aurait été élevée à l'occasion de la translation de reliques du saint en 1712.


Chaque année, en fin de journée, le 22 juillet, une petite procession se forme et chemine dans les champs. On fait une halte pour placer les champs et les animaux sous la protection de saint Ménelé puis une messe est célébrée à son souvenir dans la chapelle.


L'intérêt de la vie de saint Ménelé, pour l'historien saumurois, est qu'il y est question de Nantilly au VIIe siècle, c'est à dire de Nantilly d'avant l'implantation de l'église Notre-Dame qui date vraisemblablement du XIIe siècle. Bien sûr, il faut prendre cette légende avec beaucoup de réserve, néanmoins elle s'appuie sur des faits historiques indéniables. Les lieux cités, en particulier, existent et conservent des traces de la légende. Personne ne conteste l'existence de Ménelé, son passage à Menat ni le fait qu'il soit originaire de Précigné.


Qui donc est ce Baronte, fils du duc d'Aquitaine qui habite la villa Nantiniaca ? C'est un seigneur mérovingien car l'histoire se déroule en pleine période des rois dits " fainéants ".


Contrairement à une idée reçue, l'usage de l'écriture est fréquent à l'époque mérovingienne et les textes conservés sont nombreux. Nous connaissons cette période grâce à trois documents principaux : l'Histoire des Francs de Grégoire de Tours pour le VIe siècle, continuée pour la première moitié du VIIe siècle par la chronique dite de Frégédaire, du nom de l'humaniste du XVIe siècle qui la publia et, enfin, le Liber historiae Francorum pour le début du VIIIe siècle. C'est dans la chronique de Frégédaire que nous rencontrons un Baronte qui semble bien être celui le l'histoire de Ménelé. Quand le roi des Francs Clotaire II meurt en 629, son fils Dagobert prend le pouvoir. Son autre fils Charibert essaie aussi de s'emparer du royaume mais échoue, apprend-on, du fait de son " imbécillité " (sic). Dagobert I, touché par la compassion, céde quand même à son frère " le pays situé entre la Loire et l'Espagne, du côté de la Gascogne, et les cantons et cités des Pyrénées, les cantons de Toulouse, Cahors, Agen, Périgueux, Saintes, et tout ce qui est du côté des Pyrénées. " Neuf ans plus tard, Charibert meurt, laissant un fils nommé Chilpéric qui mourut à son tour peu de temps après. On soupçonne que c'est Dagobert qui le fit tuer. Aussitôt ce dernier soumit à sa domination tout le royaume de son frère, y compris la Gascogne. Il ordonna au duc Baronte de lui apporter et remettre les trésors de Charibert. Celui-ci, nous dit-on, s'exécuta mais après un long circuit et de concert avec les trésoriers, il déroba frauduleusement une partie du trésor.


Cela n'eut sans doute pas d'incidence sur sa carrière militaire, car cinq ans plus tard, en 642, le duc Baronte réapparaît dans l'actualité. Les Gascons se sont soulevés et font de grands ravages sur le territoire des Francs qu'avait possédé feu Charibert. Dagobert lève une armée dans tout le royaume de Burgondie . Elle ne réunit pas moins de dix ducs avec leurs armées ; parmi eux, se trouve Baronte. A cette occasion, nous apprenons qu'il est d'origine franque. Cette armée va pousser les Gascons à se réfugier dans les Pyrénées avant de les vaincre et de les soumettre.


Voilà ce que l'histoire a retenu de Baronte. Dans la légende de saint Ménelé, on apprend qu'après avoir été guéri par le saint homme, Baronte, en reconnaissance, offrit au monastère de Menat, le monasterium ou prieuré de Trifauge, Trisfalgium, ainsi que deux villas situées dans l'Issoudunois. L'une s'appelait Avolca et l'autre Varlium. Enfin, Baronte se confessa à un prêtre nommé Léopasius. Plus tard, il fit envoyer une relique de la sainte Vierge au prieur de Trifauge.


Que peut-on déduire de tout cela ? D'abord, il est possible de tester la fiabilité des dates. Quand Baronte part soumettre les Gascons en 642, Ménelé n'est pas encore né. Si nous admettons l'hypothèse que Ménelé s'enfuit de chez lui vers l'âge de 18 ans, cela nous emmène en 672. Une année pour le voyage en Auvergne et 7 ans passés à Carméry, plus quelques années à Menat, on peut penser que Baronte se heurte à Ménelé vers les années 685. Ce doit être un vieil homme car il y a 47 ans que Dagobert lui a confié la mission de ramener les trésors de Charibert. Nos suppositions semblent réalistes car nous avons vu plus haut qu'on pense que Ménelé est passé à Menat de 685 à 690. L'année de naissance de Ménelé étant une supposition, il est donc vraisemblable que lui et Baronte furent des contemporains.


L'histoire de Ménelé est intéressante parce qu'elle représente peut-être le seul témoignage que nous ayons sur l'époque mérovingienne dans le Saumurois. Elle va à l'encontre de l'idée admise jusqu'alors qui veut qu'il n'y ait trace écrite de l'existence d'aucune ville ou bourgade sur le site de Saumur dans les premiers siècles du haut Moyen Age.


D'après la légende de Ménelé, il y aurait eu une villa à Nantilly et celle-ci aurait appartenu à un duc franc de l'armée de Dagobert.


Les Francs sont passés d'une royauté guerrière à une royauté territoriale. Les tribus germaniques primitives étaient des royautés quelque peu itinérantes. Les rois étaient les chefs de leur peuple et non d'un territoire. Ils vont devenir les maîtres de territoire. Dès le IIIe siècle, les Germains pénètrent en Gaule. Les rois barbares héritent des prérogatives de l'empereur romain. Au Ve siècle, par exemple, les Wisigoths se voient " concéder " l'Aquitaine par l'empire romain. Cette admission de Barbares sur le sol impérial n'a rien d'inhabituel, elle est souvent pratiquée à la suite d'un traité (foedus) entre l'empereur et les Barbares qui sont alors dits " fédérés ".


Pour passer d'une royauté guerrière à une royauté territoriale, il va falloir que les Barbares se fassent accepter par les Gallo-romains. Les élites gallo-romaines sont chrétiennes, les évêques représentent le peuple. Par son baptême, le franc Clovis va s'attirer les bonnes grâces des Gallo-romains. Les Wisigoths et les Burgondes qui occupent le sud pratiquent une forme de christianisme considéré comme hérétique : l'arianisme.


Mais, à partir de 507, Clovis commence une véritable croisade contre l'arianisme. Elle aboutit à l'écrasement des Wisigoths à Vouillé, près de Poitiers. Durant cette bataille, le roi wisigoth Alaric II trouve la mort. Sur le chemin du retour, Clovis fait halte à Tours où il offre des présents à la basilique où est enterré saint Martin pour remercier le grand saint de lui avoir accordé la victoire. Il reçoit une délégation de l'empereur Anastase lui conférant le consulat, caution officielle des autorités romaines. Clovis parcourt Tours à cheval coiffé d'un diadème et vêtu de pourpre, jetant des pièces de monnaie d'or et d'argent au petit peuple. Comme les rois fédérés contemporains, il tient son autorité de l'empereur romain, ce qui explique que sa conquête de la Gaule n'a entraîné ni rupture administrative ni spoliation des propriétaires gallo-romains.


Au sud de la Loire, où la pénétration germanique est presque négligeable, la civilisation romaine tardive évolue lentement. Les grands propriétaires descendants de l'ancienne aristocratie gallo-romaine continuent de monopoliser les charges civiles et ecclésiastiques. D'après la chronique de Frégédaire, Baronte a le titre de duc, c'est un titre important. Les titres des charges romaines de l'Antiquité tardive sont maintenus par les Mérovingiens. Ils furent ainsi transmis à la noblesse médiévale. Les comtes sont les représentants du roi dans les cités. Les ducs, d'un rang supérieur, exercent le commandement militaire sur de vastes territoires. Baronte est un des chefs de guerre du roi Dagobert. La légende de Ménelé le donne même duc d'Aquitaine. On peut en déduire que la villa Nantilly n'était sans doute pas la résidence principale de ce puissant seigneur.


En conclusion, la vie de saint Ménelé est un récit qui présente un réel intérêt pour l'histoire de la ville de Saumur. Il est un des rares, voire le seul, témoignages, que nous connaissions mentionnant une occupation des Francs sur les lieux où s'implantera ensuite la ville. On remarquera que sur ce site, on y construira la première église de la ville. Il convient, bien sûr, d'émettre des réserves sur ce récit quelque peu fantastique comme le voulaient toutes les vies de saint. Il faudrait, entre autres, être certain du fait que la villa Nantiniaca soit bien le Nantilly de Saumur. Pour répondre à cette question, il faudra que des experts se penchent sur les textes originaux car nous avons affaire ici à l'histoire ancienne, une histoire vieille de quatorze siècles.


Bibliographie :


Abbé L. Persignan, La vie de Saint Ménelé, ses reliques, son culte, Le Mans, 1877 (réédité en 2003 chez Pierre TÉQUI éditeur, 82, rue Bonaparte, 75006 Paris).


Guizot François et Fougère Romain (traduction de), Chroniques du temps de Dagobert, (Chronique du Pseudo-Frégédaire), Clermont-Ferrand, 2003.


Vallet Françoise, De Clovis à Dagobert, les Mérovingiens, collection Découvertes Gallimard, Paris, 1995.


 


Saint Ménelé, vitrail de la chapelle de Notre-Dame
de Lisseule (Puy de Dôme)