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Articles de presse

Note sur 88 volontaires de Dordogne morts à l'hôpital de Saumur


Par Anne FAUCOU et Gino BLANDIN (Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois)


Dès octobre 1789, l'Assemblée Constituante entreprend de réorganiser l'armée française. Elle crée un comité de neuf membres, chargé d'établir avec le ministère de la guerre un plan de constitution militaire.


A l'instar de ce qu'a fait la municipalité de Paris, on décide d'enrôler les citoyens volontaires dans une sorte de milice, qu'on appelle Garde Nationale, pour maintenir l'ordre intérieur. Les statuts de la Garde Nationale sont arrêtés en 1790. Le 4 mars de cette même année, la Constituante abolit les milices provinciales, les régiments de grenadiers royaux, les régiments provinciaux, les bataillons de garnison et les gardes-côtes.


Les premiers volontaires qui entrent dans la Garde Nationale sont des patriotes enthousiastes qui s'inscrivent pour un service exceptionnel qu'exigent les circonstances. Dans chaque district, il faut qu'un homme sur vingt soit prêt à faire campagne pendant un an.


Le 21 juin 1791, c'est la fuite à Varennes. A partir de là, la France est hantée par l'idée d'une invasion étrangère. L'inquiétude est d'autant plus grande que nombre d'officiers, par fidélité au serment qu'ils avaient prêté au roi, ont émigré. L'Assemblée décrète que 100 000 volontaires de la Garde Nationale vont sur-le-champ renforcer les troupes de ligne.


Un décret du 4 août 1791 réglemente la composition des bataillons de volontaires. Ils seront formés de neuf compagnies de 68 hommes, dont une de grenadiers et les huit autres de fusiliers. L'état-major comprendra deux lieutenants-colonels, un adjudant-major, un adjudant sous-officier, un quartier-maître, un tambour-maître et un armurier. Chaque bataillon aura son drapeau aux couleurs nationales, sur lequel sera inscrit le nom du département et le numéro du bataillon. Fin septembre 1791, 60 bataillons sont à peu près organisés, car tout manque : les armes, les uniformes et même les chaussures.


Le 20 avril 1792, l'Assemblée Législative vote la guerre contre l'Autriche. Le mois suivant, chose non prévue, la Prusse se range du côté de l'Autriche. L'armée française est dans un état de complète désorganisation. Elle se compose d'une part d'anciens régiments de ligne et d'autre part de bataillons de volontaires. Les troupes de ligne ont perdu par l'émigration les 2/3 de leurs officiers et par désertion plus de 50 000 hommes. Les volontaires sont plein d'enthousiasme patriotique mais n'ont aucune expérience de la guerre. Les premiers ne peuvent pas voir les seconds et réciproquement. Ils se rejoignent tout de même pour n'accorder, ni les uns ni les autres, aucune confiance à leurs nouveaux chefs.


Le 21 février 1793, la Convention décrète l'amalgame, c'est à dire la fusion des régiments de ligne et des bataillons de volontaires. Il se forme ainsi des demi-brigades composées d'un bataillon de ligne et de deux bataillons de volontaires. Chaque demi-brigade, sous les ordres d'un colonel, compte 2 437 hommes. Il se crée 196 demi-brigades, ce qui représente 477 652 soldats.


Trois jours plus tard, la Convention décrète l'état de réquisition permanente pour tous les citoyens âgés de 18 à 40 ans, célibataires ou veufs sans enfants. Dans toutes les communes les hommes peuvent s'inscrire volontairement, sinon elles sont obligées de fournir un contin-gent qu'elles recrutent comme elles veulent. La Convention avait ainsi l'espoir que le peuple français tout entier se mobiliserait pour défendre la liberté.


Par un nouveau décret, du 23 août 1793, tous les citoyens de 18 à 25 ans sont mis en réquisition permanente. Organisés dans les districts au fur et à mesure que l'effectif est atteint, ces bataillons de la réquisition dite "de la nouvelle levée" prennent le nom du district.


Volontaires de la première heure ou requis de la deuxième seront appelés "volontaires" mais la différence est capitale entre les premiers bataillons des départements, composés de volontaires et ensuite les bataillons des districts, composés de jeunes gens de 18 à 25 ans, requis et contraints à marcher.


Il n'y aura plus de "volontaires" à partir du jour où la Convention décide la levée en masse de 300 000 hommes, ce qui va déclencher le soulèvement vendéen.


De novembre 1792 à janvier 1797, 474 volontaires malades ou blessés entreront dans les hôpitaux de Saumur, 383 d'entre eux, c'est à dire 80%, pour y mourir.


Ces volontaires sont de jeunes hommes, la moyenne d'âge est de 22 ans.


Ces soldats sont originaires de 52 départements différents. Le plus représenté est la Dordogne avec 88 sujets, ce qui fait à peu près 20% de l'effectif total. Il est largement en tête car les deux départements suivants, le Cher et le Maine-et-Loire, ne représentent que 8% chacun.


Les volontaires de Dordogne appartiennent à 11 régiments différents :


  • - 1er bataillon de Saint-Amand .....................38
  • - 11 ème bataillon de la Haute Saône ............18
  • - 1 ère réquisition de Dordogne .....................11
  • - 2 ème bataillon de la Haute Saône ................8
  • - 3 ème bataillon d'Ille et Vilaine .....................5
  • - 14 ème bataillon de formation d'Orléans ........2
  • - 4 ème bataillon du Calvados .........................2
  • - 10 ème bataillon de Paris .............................1
  • - 3 ème bataillon de Seine et Oise ...................1
  • - 32 ème régiment d'Infanterie .......................1
  • - 5 ème bataillon de Dordogne ........................1
  • - Total .........88

Le plus représenté est le 1er bataillon de Saint-Amand. Il a été formé le 8 septembre 1792 à Saint-Amand-les-Eaux dans le département du Nord, arrondissement de Valenciennes. Durant les années 1794, 1795, il fait partie de l'armée de l'Ouest. C'est suite à l'amalgame de février 1793 que les volontaires périgourdins se retrouvent dans un bataillon nordiste.


Dans le tableau général, on remarque que les volontaires de Dordogne entrent à l'Hospice Civil et Militaire de Saumur essentiellement de septembre 1794 à février 1795.


Le soulèvement vendéen éclate en mars 1793. Le 19 octobre de la même année, les Vendéens franchissent la Loire, c'est le commencement de la virée de Galerne. Elle prend fin à Savenay, le 23 décembre 1793, l'armée vendéenne est écrasée.


A partir de cette date, sur le terrain, les Vendéens vont mener une guerre d'escarmouches et d'embuscades contre les Républicains. Charette, qui n'avait pas participé à la virée de Galerne, ne commande plus que 1 500 hommes environ. Il n'est plus à la tête d'une armée, il est devenu un chef de bande.


Fin novembre 1793, le général Turreau prend le commandement de l'armée républicaine de l'Ouest qui compte 100 000 hommes. C'est lui qui a l'idée des fameuses "Colonnes infernales". Il décide de faire parcourir la région vendéenne par 12 colonnes de soldats qui ne disposent d'aucune artillerie, d'aucun campement. Leur mission est de détruire les approvisionnements ennemis, brûler les maisons et les villages, fusiller les suspects. Elles se mettent en marche à partir du 20 janvier 1794.


Pendant les premiers mois de l'année 1794, la Vendée subit donc le passage de ces colonnes de 2 000 à 3 000 soldats, à pied, sans équipement, qui vivent sur le pays. Ils exécutent leur mission, c'est à dire pillent, tuent, massacrent tout ce qu'ils rencontrent.


L'arrivée de ces hordes chassent les populations épouvantées. A partir de février 1794, les Vendéens réagissent en créant des bandes armées. Les colonnes républicaines sont vulnérables. Signalées par les incendies, ralenties par le butin qu'elles amassent, embarrassées par les convois de ravitaillement qui les suivent, elles évoluent en dépit de toute règle de prudence. Les soldats ne respectent aucune discipline, se dispersent dans la campagne en quête de larcins.


La contrainte d'avoir des bases où les colonnes peuvent trouver des vivres et des munitions, entraîne la création de camps retranchés qui immobilisent une partie des effectifs. La plupart de ces postes sont incapables de résister à une attaque surprise des Vendéens. Progressivement les troupes républicaines perdent pied dans la campagne et se replient sur les bourgs. Les quelques milliers de "brigands" vendéens tiennent tête à l'énorme armée de l'Ouest. En mai 1794, l'échec militaire de l'armée républicaine est patent. Turreau est relevé de ses fonctions.


Cette armée de l'Ouest est animée d'un mouvement constant. Des renforts ne cessent d'arriver pour remplacer des bataillons qui changent d'affectation. Il en vient de partout. Ce brassage de soldats ne garantit ni la qualité ni même la quantité. Ces troupes sont le résultat d'amalgame d'innombrables bataillons. Les 474 volontaires hospitalisés à Saumur appartien-nent à 177 bataillons différents !


En Vendée, les troupes de ligne expérimentées, anciennes armées royales, forment une minorité. Ce sont les volontaires qui combattent en majorité. Ils n'ont aucune expérience militaire et ne possèdent pas non plus l'armement adéquat. Il leur faut apprendre les rudiments du maniement de la baïonnette, de la charge groupée. Comment exécuter un ordre quand un bataillon est dispersé sur plusieurs kilomètres ? Souvent, aux premiers coups de feu c'est la panique. La fuite éperdue des soldats transforme un simple revers militaire en un désastre.


La situation des soldats est d'autant plus critique que l'intendance est inefficace. Dans cette guerre qui exige de fréquents déplacements, l'armée campe sans matériel sous les rigueurs climatiques des premiers mois de 1794. On comprendra aisément que les volontaires désertent en grand nombre. Quand Beugnet, le chirurgien-major du 6 ème bataillon des Chasseurs du Nord, visite les prisons de Saumur en janvier 1794, il y rencontre "une infinité de volontaires".


En campagne, le service sanitaire est aussi insuffisant. Les hôpitaux militaires ambulants soignent les soldats blessés.


A Saumur, siège de l'état-major républicain, trois hôpitaux accueillent les soldats malades : l'ancien Hôtel-Dieu devenu Hospice civil et militaire, le couvent des Ursulines et l'hôpital des galeux. Ce dernier d'abord installé dans les locaux des Visitandines sur l'île d'Offard, déménage ensuite dans ceux de l'abbaye Saint Florent à Saint-Hilaire.


Les volontaires - dont la moyenne d'âge est 22 ans - qui entrent dans ces établissements pour y mourir en général, souffrent des maladies caractéristiques de la troupe épuisée.


40% succombent de la "fièvre putride" qui est en fait le typhus "la maladie des Chouans" et la typhoïde.


20% meurent de "fluxion de poitrine" qui regroupe toutes les maladies pulmonaires dues aux mauvaises conditions de vie.


20% décèdent de "dysenterie", il faut entendre toutes les maladies digestives provoquées par la mauvaise qualité de l'eau et la pauvreté de l'alimentation.


Les 20% restants meurent d'une kyrielle de maladies aux appellations fantaisistes. L'une d'entre elles a un nom évocateur : "la nostalgie". Enfin, quasiment tous les soldats sont atteints de la galle due au manque d'hygiène et à la promiscuité dans laquelle ils vivent.


Voilà très succinctement brossé un portrait des volontaires de Dordogne décédés à Saumur durant les années 1794/1795, garçons qui eurent l'infortune d'avoir 20 ans sous la Révolution.


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Bibliogaphie


- Desmé de Chavigny Octave, Histoire de Saumur pendant la Révolution, Vannes, 1892.


- Martin Jean-Clément, La Vendée et la France, Paris 1987.


- Des Cilleuls Jean, L'hospitalisation militaire à Saumur en 1794, Bulletin de la Société des Lettres, Sciences et Arts du Saumurois, n° 83, Saumur, juillet-octobre 1937.


Remerciements à monsieur Francis Despréaux de Neuvic-sur-l'Isle qui a revu et corrigé l'écriture des lieux de naissance des volontaires périgourdins.